Au musée, tous photographes ?

tousphotographes« Quand un événement vous échappe, feignez d’en être l’organisateur… » Ce proverbe colle comme un gant à la récente campagne « Tous photographes ! » lancée par le ministère de la Culture (et de… la Communication, pardi !). En effet, la mode des autoportraits (ou selfies) pris au téléphone portable a eu raison d’une interdiction centenaire : pas de photos au musée, sauf celles des spécialistes, qui les vendaient sous forme de cartes postales ou de catalogues savants. Et quand Mme Pellerin a posté sur Instagram un cliché pris lors du vernissage de l’exposition Bonnard au musée d’Orsay, le dernier verrou a sauté…

Mais visiter un musée appareil photo en main, est-ce la meilleure façon de s’imprégner des œuvres et de méditer sur leur beauté ?

Revenons sur les cinq articles de cette charte.

Article 1 : pas de flash. Autrefois, on nous expliquait que cela abimait les œuvres. Pour les dessins, tableaux, tapisseries, etc., les scientifiques n’en sont plus si certains, que ce soit au niveau thermique ou photochimique. Pour la statuaire, sûrement pas ! Une autre explication m’a été donnée par un gardien du château de Versailles : parce que les flashs en continu abîment les yeux des gardiens assis dans une semi-obscurité. Une raison donc de santé professionnelle. D’où le second paragraphe de cet article 1 : ne pas gêner autrui, visiteurs ou personnels ! La courtoisie la plus élémentaire n’est en effet pas la vertu la mieux partagée dans les musées… Chacun a des souvenirs cuisants de touristes ou d’écoliers plus soucieux d’immortaliser leurs pitreries que d’élever leur esprit. A désactiver aussi : la fonction « autofocus » des appareils numériques et des téléphones dont les petits points rouges perturbent le regard. Par pitié, la Joconde n’a pas la varicelle !

Article 2 : ne portez pas atteinte à l’intégrité de l’œuvre. Attention donc à la longueur de votre objectif. Et pas de maladresse… On ne saute pas, on ne recule pas sans avoir regardé derrière soi, on ne monte pas sur le dos du sphinx pour mieux voir la momie.

Article 3 : partagez et diffusez vos photos « dans le cadre de la législation en vigueur », c’est-à-dire dans le domaine privé seulement. Les musées ont vite compris que chaque image diffusée sur les réseaux sociaux faisait partie d’un plan de communication qui ne leur coûtait rien. Mais pas question d’imprimer cinq mille T-shirts à l’effigie de Van Gogh pour les vendre à la fête de l’école… Livres, cartes postales, objets dérivés, tout cela est réservé aux professionnels, moyennant finances. De toute façon, quelles que soient les qualités de votre appareil photo, le rendu des couleurs et des matières a toutes les chances d’être décevant. Et encore plus si vous regardez ensuite vos images sur un ordinateur, dont les logiciels rendent quasiment impossible le rendu des couleurs réelles.

Article 4 : ne photographiez pas un gardien sans lui en demander la permission. Simple question de courtoisie et de respect de la vie privée. Mais avouez qu’il est parfois tentant de surprendre une sieste, une ressemblance avec un tableau, ou une intervention auprès de visiteurs exotiques…

Article 5 : pour toute prise de vue nécessitant un matériel supplémentaire, il est nécessaire de faire une demande spécifique. Donc, pas de trépied, pas de réflecteurs, encore moins d’halogènes… mais pas non plus de perches à selfies ! Ce même article précise que les musées organisent des activités culturelles autour de la « pratique photographique ». Une idée à creuser donc, pour affûter sa technique et son regard.

J’aurais volontiers ajouté un article à cette charte de bonne conduite, qui, nous dit l’affiche dans son sabir, « s’inscrit dans une démarche de partage et de diffusion des expériences culturelles ». Un article qui limiterait la dimension des appareils et des écrans, et interdirait les tablettes. Que voit-on d’une œuvre quand elle est mitraillée par trente pékins brandissant leur tablette au-dessus de la tête de leur voisin ? Alors oui, vous pourrez fanfaronner devant vos amis : là, c’est moi devant la Vénus de Milo. Moi devant le Sacre de Napoléon. Moi devant… moi devant, moi devant…

Soyons sérieux ! Si nous allons au musée, c’est bien parce que les collections exposées nous intéressent, nous plaisent, nous émeuvent. Parce que nous souhaitons en percer les secrets, les comparer entre elles… Bref, parce que nous avons besoin de beauté autant que de pain.

Prenons en photo nos camarades et nos amis devant le musée, à la cafétéria, dans le car. Prenons encore en photo un détail architectural du bâtiment, la vue du paysage depuis une fenêtre. Et glissons notre appareil dans notre poche. Sortons du sac un carnet de croquis et quelques crayons – aquarelles, fusains, crayons noirs… Asseyons-nous face à une œuvre choisie, essayons d’en dessiner un détail. Notons quelques informations recueillies sur un cartel – c’est le nom savant des « étiquettes » qui accompagnent les tableaux. Rédigeons quelques lignes inspirées d’un tableau ou d’une sculpture… Quel plaisir ! Et que de vrais souvenirs !

Et là, votre attitude sera si rare qu’elle attirera le regard des touristes ! Alors, n’hésitez pas : avec votre plus beau sourire et votre voix la plus suave, dites-leur, tous en choeur: No picture, please !

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